Il existe une catégorie de prise de parole institutionnelle qui cumule presque toutes les difficultés à la fois : celle des agences sanitaires et réglementaires. Quand l'ANSM doit s'exprimer sur un médicament mis en cause, quand Santé Publique France doit communiquer sur une alerte épidémique, quand la HAS doit expliquer une recommandation contestée par des médecins ou des patients, les porte-parole font face à un exercice sans équivalent dans le monde de la communication.
Pourquoi c'est l'exercice le plus difficile
Trois tensions simultanées rendent cet exercice exceptionnel. La première est la tension entre rigueur scientifique et accessibilité. Les experts qui portent la parole des agences réglementaires sont des scientifiques, des médecins, des épidémiologistes. Leur culture professionnelle valorise la précision, la nuance et l'exhaustivité. Le format médiatique, lui, exige la clarté, la brièveté et la formule mémorable. Ces deux cultures ne se parlent pas naturellement.
La deuxième tension est entre transparence et précaution. Une agence sanitaire qui s'exprime sur une crise ou une alerte doit informer le public sans créer de panique injustifiée, reconnaître les incertitudes sans fragiliser la confiance dans son expertise, et parler des risques sans se substituer aux décideurs politiques qui ont la responsabilité des arbitrages. Cet équilibre est extrêmement instable, et un mot de trop ou de moins peut avoir des conséquences considérables.
La troisième tension est entre indépendance scientifique et positionnement institutionnel. L'agence parle en son nom propre, mais elle évolue dans un écosystème où les ministères, les cabinets et les autorités politiques sont attentifs à ses communications. La parole d'un directeur d'agence n'est jamais totalement libre — elle s'inscrit dans un cadre institutionnel que le journaliste connaît bien et qu'il peut utiliser pour générer des contradictions.
Ce que nous observons dans nos formations avec les agences
OmniGiBuS accompagne des agences sanitaires dans la préparation de leurs porte-parole depuis plusieurs années. Ce que nous observons est constant : les cadres de ces agences ont une excellente maîtrise de leurs dossiers. Ils connaissent les chiffres, les études, les limites méthodologiques, les recommandations internationales. Ce qu'ils ont rarement eu l'occasion de travailler, c'est la traduction de cette expertise en langage accessible sans la dénaturer.
Le travail que nous faisons avec eux porte d'abord sur la construction d'un discours en deux niveaux : un message central simple et mémorable, accessible à un grand public, et un argumentaire de second niveau plus technique, disponible pour les journalistes spécialisés qui demandent des précisions. Ces deux niveaux ne se contredisent pas — ils se complètent. Mais les construire séparément, et savoir passer de l'un à l'autre en interview, demande un entraînement réel.
La gestion de la contestation scientifique
Un défi spécifique aux agences sanitaires est la gestion des situations où leur position est contestée par d'autres experts — d'autres médecins, d'autres chercheurs, d'autres pays. Dans ce contexte, le porte-parole doit défendre une position institutionnelle sans invalider la légitimité de la controverse scientifique, expliquer le processus d'élaboration des recommandations sans entrer dans un débat technique qui dépasse le format médiatique, et rester crédible face à des journalistes qui ont parfois recueilli des contre-arguments solides.
La technique du "bloc et bridge" est particulièrement utile dans ces situations : reconnaître la légitimité du questionnement sans en valider les présupposés, puis pivoter vers les fondements de la position de l'agence. Ce travail se fait en amont, sur des scénarios réels, avec des questions construites à partir des angles que la presse a effectivement développés sur des sujets similaires.
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